Une exhortation sans mode d'emploi
La tradition chrétienne a fait du pardon un acte rattaché à la charité : aimer au point de renoncer à faire valoir son droit à réparation. Le Notre Père, la prière la plus répétée, le porte en son cœur — pardonne-nous... comme nous pardonnons.
Ce geste, un don gratuit qui ne dépend pas du mérite de celui qui le reçoit, y est présenté comme une grâce. Et contrairement à l'idée, aujourd'hui répandue, que pardonner reviendrait à « couper le lien », le pardon chrétien vise au contraire sa réparation.
Mais comme dans beaucoup d'autres discours religieux ou moraux sur le sujet, la tradition n'enseigne rien et s'arrête simplement à un appel moral. Elle dit qu'il faut pardonner, elle en fait une obligation de foi, mais ne dit presque rien sur comment amorcer, concrètement, ce mouvement de recul intérieur quand la blessure est encore vive. Le mode d'emploi manque — un manque qu'on retrouve dans beaucoup de morales occidentales : l'injonction est claire, le chemin pour y parvenir reste flou, renvoyé à la seule volonté ou à la « grâce divine ».
Non pas pour les comparer entre elles, mais pour voir quels éclairages d'autres traditions peuvent apporter.
Des traditions, des chemins
Judaïsme — le travail assigné à l'auteur de l'acte
Le judaïsme ne part pas de celui qui a subi l'acte, mais de celui qui l'a commis. La teshuva (« le retour ») est un processus balisé en plusieurs étapes précises : reconnaître l'acte pour ce qu'il est, en éprouver un regret réel, cesser de le reproduire, réparer quand c'est possible, et le formuler à voix haute. Le pardon (mechila) n'est alors presque plus une décision à part : il découle de la sincérité de ce cheminement. Le judaïsme rabbinique fixe une limite très concrète — trois demandes sincères suffisent, et celui qui les refuse toutes trois porte alors lui-même le poids de sa rancune. Ce qui est intéressant ici, c'est le déplacement : le travail est d'abord assigné à l'auteur de l'acte, pas à celui qui a été touché.
Islam — deux mots là où le français n'en a qu'un
L'islam distingue le 'afw, l'effacement (juridique : on renonce à faire valoir son droit à réparation), et le safh, qui va plus loin — se détourner de l'acte sans jamais le remettre sur la table, ni dans les mots, ni dans les pensées qui reviennent. Cette double distinction sépare deux plans qu'on confond souvent : renoncer à la sanction n'est pas la même chose que ne plus y penser. On peut accomplir le premier sans avoir accompli le second — ce qui, en creux, donne une indication très concrète sur ce qui reste à faire quand la rumination persiste malgré la décision de pardonner.
Bouddhisme — le charbon ardent
Le bouddhisme aborde la question par l'attachement plutôt que par le jugement moral. L'image classique est celle du charbon ardent qu'on garde en main pour le lancer sur quelqu'un : c'est soi qu'on brûle en premier. Le pardon y devient un désengagement progressif, entraîné par des pratiques précises — la méditation de bienveillance (metta), qui consiste à adresser mentalement des vœux de bien-être à une personne, en commençant par soi-même puis en élargissant, jusqu'à inclure, en dernier lieu, celle avec qui la relation est difficile. C'est un exercice répété, pas un acte ponctuel.
Ho'oponopono — remettre les choses en ordre
La tradition hawaïenne a construit un processus concret : le ho'oponopono, littéralement « remettre les choses en ordre ». À l'origine, c'était une pratique communautaire — un aîné réunissait une famille ou un village en conflit, chacun exposait ce qu'il avait à dire, parfois pendant des jours, jusqu'à ce qu'une résolution collective soit trouvée. Au XXe siècle, la guérisseuse hawaïenne Morrnah Simeona puis le psychologue Ihaleakala Hew Len en ont tiré une version individuelle et intérieure, condensée en quatre phrases répétées mentalement : Je suis désolé. Pardon. Merci. Je t'aime. Chaque phrase correspond à une étape distincte — reconnaître ce qui s'est passé sans le nier, se libérer de la lutte intérieure qu'on entretient, intégrer l'expérience plutôt que la rejeter, et restaurer un lien, avec l'autre ou avec soi. C'est un outil directement utilisable, pensé pour l'être.
Ubuntu — un chemin collectif
La philosophie ubuntu, issue de traditions bantoues d'Afrique australe, propose un chemin tout aussi structuré, mais collectif et public plutôt qu'intérieur : reconnaître l'acte à voix haute devant la communauté, exprimer un regret réel, demander et recevoir le pardon, puis réparer ce qui peut l'être — la réconciliation ne venant qu'au bout de ce parcours, jamais avant. Ce que cette approche ajoute aux précédentes, c'est l'idée que le pardon a parfois besoin d'un tiers et d'un cadre commun pour devenir possible ; il n'est pas toujours un travail qu'on peut mener seul, dans son coin.
Tradition toltèque — ne rien prendre personnellement
La tradition toltèque, telle que la formule Miguel Ruiz, prend un chemin différent : ne rien prendre personnellement. Ce qu'un autre fait ou dit est le reflet de son propre monde intérieur, pas un jugement sur qui l'on est. Le pardon y devient presque une conséquence naturelle de cette compréhension, plus qu'un effort à fournir directement.
Psychologie contemporaine — nettoyer le concept
La psychologie contemporaine, enfin, a repris ces intuitions éparses pour en faire un objet d'étude clinique — les travaux de Robert Enright notamment, qui a modélisé le pardon en phases observables et mesuré ses effets sur l'anxiété, le sommeil, la tension artérielle. Elle a surtout permis de nettoyer le concept de ses confusions les plus fréquentes : pardonner n'est ni excuser, ni oublier, ni renoncer à demander réparation.
Et en Reiki ?
Le japonais offre, sur ce terrain, un indice curieux. Le verbe yurusu (許す) veut dire à la fois « pardonner » et « permettre, faire confiance, laisser entrer » — la même racine sert à dire qu'on ouvre son cœur à quelqu'un (kokoro wo yurusu) et qu'on lui pardonne une offense. Le pardon n'y est pas pensé comme un jugement qu'on rend sur un acte, mais comme un espace qu'on rouvre — une garde qu'on baisse à nouveau.
C'est assez proche de ce que suggère le tout premier des cinq préceptes du Reiki (Gokai), formulés par Mikao Usui :
Juste pour aujourd'hui, je ne me mets pas en colère.
Le « aujourd'hui seulement » (kyō dake wa) déplace la question : il ne s'agit pas de trancher, une fois pour toutes, si l'on pardonne ou non, mais de choisir, chaque jour, de ne pas nourrir la colère qu'on porte. C'est une pratique répétée plutôt qu'une décision définitive — plus proche, en cela, du désengagement progressif bouddhiste ou du mantra répété du ho'oponopono que du pardon-décret qu'on trouve dans d'autres traditions.
Cette dimension quotidienne se retrouve dans le geste énergétique lui-même. Poser les mains sur le chakra du cœur, en séance, ne vise pas à obtenir un pardon ou une réconciliation particulière — ce serait prêter au Reiki un pouvoir sur les décisions et les relations qu'aucune démarche sérieuse ne peut revendiquer. Il s'agit plutôt de soutenir un espace intérieur plus disponible, dans lequel la personne peut, si elle le souhaite, faire elle-même ce chemin — comme une respiration plus posée aide à réfléchir plus clairement, sans jamais réfléchir à sa place.
Certaines branches plus récentes, comme le Reiki Karuna, associent l'un de leurs symboles (Harth) à la compassion et à l'amour inconditionnel — une notion voisine du pardon sans s'y confondre. Ces enrichissements témoignent d'une continuité de préoccupation à travers la tradition, plus qu'ils ne prouvent quoi que ce soit sur leur efficacité — une nuance qui vaut d'être gardée en tête.
Ce que toutes ces traditions ont en commun, au fond, ce n'est pas une méthode identique — elles divergent nettement sur ce point — mais un même constat de départ : le pardon ne s'obtient pas en se contentant de le vouloir. Il a besoin d'un chemin, qu'il soit fait de paroles échangées, de phrases répétées, d'étapes comptées ou de mains posées. Le Reiki n'apporte pas la formule qui manquait à la religion — il propose, plus modestement, un espace où ce chemin peut se faire.
© Septembre 2026 Nicolas Simonin
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