Article — Comprendre le Reiki

Ce qui n'est pas
à moi de porter

Christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme, ho'oponopono, ubuntu, néo-toltèque, psychologie : un parcours, ici forcément partiel, parmi des traditions qui ont pensé le pardon — avant de voir comment le Reiki apporte un autre éclairage.

Une injonction sans mode d'emploi

Un comportement a profondément touché, fait réagir — sans qu'on sache toujours bien pourquoi. Cela suffit à créer, entre deux personnes par exemple, une tension qui ne se résout pas d'elle-même. Une situation qui demanderait à être apaisée, mais qu'on ne sait pas toujours par quel bout prendre.

Dans le christianisme, le pardon est pensé comme un acte de charité : un don gratuit, qui ne dépend pas du mérite de celui qui le reçoit. La prière du Notre Père le place en son cœur — pardonne-nous… comme nous pardonnons. Contrairement à une idée souvent répandue, pardonner ne revient pas à « couper le lien » : le pardon vise au contraire à le rétablir.

Cette tradition propose parfois des rites de réparation — une confession, une démarche de dialogue pas toujours directe avec la personne concernée.

Elle dit peu de la manière d'amorcer, à l'intérieur de soi, un recul quand la blessure est vive. L'injonction est claire ; le chemin reste renvoyé à la volonté ou à la grâce.

Sous un même mot se logent trois choses distinctes — renoncer à la sanction, cesser de ressasser, rétablir la relation. Selon les traditions, le pardon semble désigner l'une ou l'autre, parfois les trois. Voyons ce que chacune éclaire.

Des traditions, des chemins

Judaïsme — le travail assigné à l'auteur de l'acte

On peut lire dans le judaïsme un déplacement : le travail reviendrait d'abord à l'auteur de l'acte, pas à la personne touchée. La teshuva (« le retour ») y est présentée comme un processus balisé : reconnaître l'acte, en éprouver un regret réel, cesser de le reproduire, réparer quand c'est possible, le dire à voix haute. Le pardon (mechila) n'est alors presque plus une décision à part : il découlerait de la sincérité de ce chemin. Selon Maïmonide1, trois demandes sincères suffiraient ; au-delà, ce serait celui qui refuse qui deviendrait fautif à son tour.


Islam — deux mots là où le français n'en a qu'un

Dans la lecture qu'on peut en faire de l'extérieur, l'islam distingue le 'afw, l'effacement (on renonce à faire valoir son droit à sanction ou à réparation), et le safh, qui irait plus loin : se détourner de l'acte sans plus le remettre sur la table, ni en paroles, ni dans les pensées qui reviennent. Renoncer à la sanction ne serait donc pas cesser d'y penser. On pourrait accomplir le premier sans le second, ce qui laisse entrevoir ce qui resterait à faire quand la rumination persiste malgré la décision de pardonner.


Bouddhisme — le charbon ardent

Le bouddhisme semble passer par l'attachement plutôt que par le jugement moral. L'image, souvent attribuée au Bouddha, est celle du charbon ardent que l'on garde en main pour le jeter sur quelqu'un : c'est soi qu'on brûlerait en premier. Le pardon y deviendrait un désengagement progressif, entraîné par la méditation de bienveillance (metta) : adresser mentalement des vœux de bien-être à une personne, d'abord à soi, puis en élargissant jusqu'à celle avec qui la relation est difficile. Un exercice répété, plus qu'un acte ponctuel.


Ho'oponopono — remettre les choses en ordre

À l'origine, ce serait une pratique communautaire : un aîné réunissant une famille ou un village en conflit, chacun disant ce qu'il a à dire, parfois pendant des jours, jusqu'à une résolution collective. Au XXe siècle, Morrnah Simeona2 en aurait tiré une version individuelle, que le psychologue Ihaleakala Hew Len a ensuite popularisée sous la forme de quatre phrases répétées mentalement : Je suis désolé. Pardon. Merci. Je t'aime. On y lit d'ordinaire quatre étapes : reconnaître ce qui s'est passé, se libérer de la lutte intérieure, intégrer l'expérience, restaurer un lien. Cette lecture reste une glose moderne, mais l'outil, lui, est directement utilisable.


Ubuntu — un chemin public

Cette philosophie issue de traditions bantoues d'Afrique australe n'a pas de procédure codifiée à proprement parler. Mais Desmond Tutu3 s'en est réclamé pour la Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine, dont le parcours est collectif : reconnaître l'acte à voix haute devant la communauté, exprimer un regret, demander et recevoir le pardon, réparer ce qui peut l'être. La réconciliation n'y vient qu'au bout, jamais avant. Ce que cette lecture ajoute : le pardon aurait parfois besoin d'un tiers et d'un cadre commun. Ce dispositif a aussi été critiqué, notamment pour la pression au pardon qu'il pouvait exercer sur les victimes.


Néo-toltèque — ne rien prendre personnellement

Dans la formulation de Miguel Ruiz4 (Les Quatre Accords, 1997), ne rien prendre personnellement : ce que fait ou dit l'autre refléterait son monde intérieur, pas un jugement sur qui l'on est. Le pardon en deviendrait presque une conséquence, plus qu'un effort direct. Cet enseignement relève d'un néo-chamanisme du XXe siècle, sans continuité démontrée avec les Toltèques historiques.


Psychologie contemporaine — nettoyer le concept

La psychologie, de son côté, a fait du pardon un objet d'étude clinique. Robert Enright5 l'a modélisé en phases, et des travaux comme ceux d'Everett Worthington6 en ont mesuré certains effets : réduction de l'anxiété et de la dépression, effets plus modestes et plus discutés sur le sommeil ou la tension artérielle. Elle a surtout permis de démêler des confusions : pardonner n'y est ni excuser, ni oublier, et se distingue de la réconciliation comme de la justice. On peut, semble-t-il, pardonner sans se réconcilier, et sans renoncer à demander réparation.

Et en Reiki ?

Cesser d'éprouver du ressentiment

La culture japonaise offre un autre regard intéressant. Le verbe yurusu (許す) sert à dire qu'on permet, qu'on laisse entrer, qu'on fait confiance. Le sens qu'on traduit par « pardonner » n'échappe pas à cette racine : le dictionnaire le précise ainsi : « cesser d'éprouver du ressentiment envers une offense », mais le mot japonais, lui, ne nomme pas l'offense — il nomme ce qui se déplace chez celui qui pardonne. Kokoro wo yurusu, « ouvrir son cœur à quelqu'un », et pardonner une faute relèvent du même geste : accepter de laisser entrer, abaisser une garde qu'on tenait fermée. Le pardon n'est alors pas un jugement qu'on rend sur un acte, mais bien un mouvement qu'on fait en soi — dépasser ce qu'on ressent plutôt que statuer sur ce que l'autre a fait. Une pratique et non une attitude extérieure.


Ce que suggère le premier des cinq préceptes du Reiki (Gokai), nous le rappelle :

Juste pour aujourd'hui, je ne me mets pas en colère.

Le « aujourd'hui seulement » (kyō dake wa) déplace la question : il ne s'agit pas de trancher une fois pour toutes, mais de choisir chaque jour de ne pas nourrir la colère. Il ne s'agit pas non plus de la nier : elle renseigne sur ce qui a été franchi, et le précepte ne saurait justifier un pardon prématuré, encore moins face à des violences. Ce mode d'emploi que la tradition religieuse laisse flou, le Reiki en propose donc une part, modeste : les Gokai se récitent mains jointes7, matin et soir. Une pratique répétée, plus proche de metta ou du ho'oponopono que du pardon-décret.


Une prise de conscience élargie

Le cheminement ne s'arrête pas à l'autre — et la blessure elle-même n'a pas toujours été commise par autrui. On se blesse aussi tout seul : une décision qu'on regrette, une dureté qu'on a eue envers soi, une occasion qu'on n'a pas su saisir. La teshuva vise d'abord à se défaire de sa propre faute ; le ho'oponopono restaure un lien « avec l'autre ou avec soi ». Le Reiki porte la même ouverture : il se pratique d'abord sur soi, et les Gokai se récitent à la première personne. Se pardonner est alors un pas distinct de pardonner à l'autre — reconnaître sa propre part, qu'il y ait eu ou non un tiers en cause, sans basculer dans l'auto-accusation que le premier précepte cherche justement à désamorcer.

Ce travail importe parce que la part qui reste dans l'angle mort continue d'agir : on rejoue la scène, on se juge ou on juge l'autre sans fin, même quand l'émotion du moment est retombée. La prise de conscience ne vise donc pas seulement à calmer l'ego ou à apaiser le mental — un effet souvent passager. Elle mène à une acceptation plus profonde : non pas une résignation, ni un effacement de ce qui s'est passé, mais la reconnaissance que cela a eu lieu, que cela fait désormais partie de ce qu'on est, et qu'on peut cesser de lutter contre cette réalité-là. C'est cette acceptation-là, plus que l'apaisement du moment, qui referme la blessure.

Reste une question qu'aucune de ces traditions ne tranche vraiment : a-t-on seulement la prétention de changer l'autre ? Rien n'indique que pardonner transforme ce qui s'est passé, ni la personne qui l'a commis. Ce qui change, c'est peut-être d'abord le regard qu'on porte sur ce qui semblait irréparable — et ce regard-là, parfois, suffit à faire bouger quelque chose chez l'autre aussi, sans qu'on l'ait cherché ni qu'on puisse s'en attribuer le mérite.

Cela rejoint l'usage du symbole de distance et de temps (HSZSN), qui n'a pas pour prétention de changer le passé, mais qui situe l'action hors du temps pour "la travailler".

Pardonne-t-on alors pour cicatriser, ou pour guérir ? La question reste ouverte — et c'est peut-être précisément ce que ni la religion ni la psychologie ne referment tout à fait.


Un espace, pas un pouvoir

En séance, poser les mains près du cœur ne vise pas à obtenir un pardon ou une réconciliation : ce serait prêter au Reiki un pouvoir sur les décisions et les relations qu'aucune démarche sérieuse ne peut revendiquer. Certaines personnes décrivent une détente, une plus grande disponibilité intérieure ; ce qu'elles doivent au geste, à l'attention portée ou au cadre de la séance, rien ne permet de le trancher. Ce qui est sûr, c'est que le chemin, si chemin il y a, reste celui de la personne.


Une continuité, pas une preuve

Le Reiki Karuna, associent un symbole (Harth) à la compassion et à l'amour inconditionnel, notion voisine du pardon sans s'y confondre. Ces enrichissements témoignent d'une continuité de préoccupation à travers la tradition ; ils ne prouvent rien sur l'efficacité, nuance à garder en tête. Ce même symbole permet de travailler avec une intention plus claire, "plus préciement ciblée" lors d'une séance.


Ces traditions ne partagent pas une méthode : elles divergent nettement, y compris sur ce que pardonner veut dire. Elles partagent un constat : le pardon ne s'obtient pas en le voulant. Il lui faut un chemin, fait de paroles échangées, de phrases répétées, d'étapes comptées ou de mains posées. Et ce chemin consiste moins à porter la faute de l'autre qu'à cesser de porter ce qui n'est pas à soi : la rancune. Le Reiki n'apporte pas la formule qui manquait à la religion ; il propose, plus modestement, un cadre où ce travail peut se faire.

Découvrir une séance

Repères

  1. Maïmonide — philosophe et codificateur juif, XIIe siècle ↩
  2. Morrnah Simeona — guérisseuse hawaïenne, XXe siècle ↩
  3. Desmond Tutu — archevêque sud-africain, figure de la réconciliation post-apartheid ↩
  4. Miguel Ruiz — auteur, Les Quatre Accords toltèques (1997) ↩
  5. Robert Enright — psychologue, pionnier de l'étude clinique du pardon ↩
  6. Everett Worthington — psychologue, chercheur sur le pardon ↩
  7. Gasshō (合掌) — posture des mains jointes devant la poitrine, utilisée en Reiki pour la méditation et la récitation des Gokai ↩